Images satellitaire et création artistique : le meilleur des mondes ? 

Publié en 2022,

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Globe terrestre, 1504, Florence. Gravure et peinture sur deux moitiés inférieures d’œuf d’autruche, collection particulière.

Dans la légende bien connue de « Zeuxis et les filles de Crotone », la composition idéale voulue par le monarque et exécutée par l’artiste passe obligatoirement par un pouvoir exercé sur des corps particuliers pour créer une beauté idéale. La notion de composite traverse ainsi la représentation du canon que l’on trouve à tous les âges, comme une donnée intrinsèque de notre manière de représenter et donc de « considérer » le monde. Son rôle est unifiant et lénifiant et s’opposerait en cela au collage : là où le collage assume ses alliances contre nature, le composite fait semblant de recréer une unité. De la conception du monde de Mary Shelley à George Orwell, cet article avance l’hypothèse selon laquelle la cartographie, doublée aujourd’hui de l’image satellitaire a, depuis ses origines, été la précieuse alliée de ces méthodes totalitaires visant, par un assemblage relevant du composite, à donner une fausse image d’un monde unifié, tout centré sur l’Occident devenu, depuis, le maître incontesté des cartes et des boussoles. Mais tout se passe-t-il pour autant pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Ce serait oublier que le compositing qui nous fournit cette imagerie-là implique ontologiquement l’interstice, la brèche, la zone blanche, bref, ce serait sans compter qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Google Earth… Si un grand nombre d’artistes et de fabricants d’images ont exploité la beauté spectaculaire mais top down de « l’œil cartographique de l’art », d’autres se faufilent dans les lieux interdits et non cartographiés pour tenter de livrer une version bottom up du monde dans lequel nous vivons, dans la lignée de ce qu’avaient initié il y a plus de 60 ans les situationnistes, puis les artistes de la marche et les artistes de la contre-cartographie, de la cartographie critique ou de la cartographie alternative.

Une version papier de l’article existe dans l’ouvrage Images et mondes composites (dir. Damien Beyrouthy), aux PUP, coll. « Digitales », 2023.