Regarder lire Tatiana Trouvé. Entre intranquillité et désorientation

Publié en 2025,

Les Cahiers du Musée national d’art moderne n°171

Les Cahiers du MNAM N°171

L’œuvre de Tatiana Trouvé, riche et complexe, peut sembler, malgré sa profondeur, relativement facile à classer puisque l’artiste a, d’une certaine manière, déjà effectué une grande partie de ce travail avec son ensemble modulaire intitulé Bureau d’Activités Implicites (B.A.I.), qu’elle considère comme un corps en perpétuelle évolution. En 2003, ce dernier se compose, selon ses propres termes, de onze éléments, dont dix seulement sont toutefois détaillés . Soulignons d’emblée que c’est dans le Modules des archives (dessins) qu’elle stocke depuis 2010 les copies de tous les dessins issus de ses séries Intranquillity, Remanence, Deployments, Les dessouvenus, The Great Atlas of Disorientation et de l’œuvre From March to May. Le Grand Atlas de la Désorientation est à la fois le titre d’une exposition qui s’est tenue en 2022 au Centre Georges Pompidou et celui d’un ouvrage rassemblant, de manière inédite, plus de 250 dessins de l’artiste. C’est également le titre d’une série de dessins commencée en 2019. Enfin, il est important de préciser que le Grand Atlas de la désorientation est aussi, à l’origine, une œuvre datant de 2017 montrée elle-même dans l’exposition The Great Atlas of Disorientation présentée du 7 juin au 29 septembre au Petach Tikva Museum of Art à Tel Aviv. Cet ensemble, que l’on pourrait qualifier de dispositif, est donc réuni en un « Atlas » qui plus est un atlas paradoxal puisqu’il est dit « de la désorientation ». Un an après la parution de cet ouvrage, les écrits de Trouvé intitulés Récits, rêves et autres territoires… Tatiana Trouvé, sont venus enrichir la compréhension de son travail. Ces textes réunis par Christophe Kihm, ne sont pas des écrits théoriques à proprement parler, mais un ensemble de notes d’intentions, de textes explicatifs souvent inédits, de réflexions issues du travail d’atelier et de plusieurs entretiens. En réfléchissant à partir de ces deux ouvrages récents et à l’éclairage qu’ils apportent à l’œuvre de Trouvé, on pourrait émettre l’hypothèse selon laquelle les écrits, la pensée et les œuvres de l’artiste sont traversés par une certaine « anxiété cartographique ». Ce terme, inspiré par les réflexions de Derek Gregory et d’autres théoriciens des border studies, désigne une forme de tension entre l’usage des cartes, puissantes représentations du monde, et la conscience de leur imperfection, de leur incapacité à saisir pleinement les réalités qu’elles tentent de décrire. Or l’anxiété cartographique dans l’œuvre de Trouvé apparait manifestement dans les notions d’intranquillité et de désorientation qui habitent son travail, des notions elles-mêmes inspirées par une littérature riche en crises de représentation – celle de Jorge Luis Borges, de Fernando Pessoa, d’Italo Calvino, ou encore de Dino Buzzati, à laquelle l’artiste se réfère constamment. Au-delà d’une analyse des œuvres elles-mêmes, il s’agit ici d’étudier la relation entre les textes que Trouvé écrit et ceux qu’elle lit, et comment ces lectures nourrissent son travail et orientent sa contribution à un certain tournant cartographique de l’art.